" La table d'émeraude", chapitre 4
Rachid Rabbah jeta un regard anxieux autour de lui. La rue semblait déserte, dans son dos la porte de la prison de Gradignan se refermait . D'un mouvement gauche, il balança sur son épaule le sac marin qui contenait toutes ses affaires et se dirigea vers l'arrêt de bus distant d'une centaine de mètres. Près de l'abri un homme le hella les bras levés. Rachid ne le connaissait pas. L'individu, un grand sourire aux lèvres, l'appostropha.
- Monsieur Rabbah ?
Rachid ne réagissait pas, l'autre insista.
- Monsieur Rabbah, Rachid Rabbah ?
Rachid sursauta en comprenant que c'était de lui qu'il s'agissait. Cela faisait si longtemps qu'on ne lui avait pas dit "Monsieur". Il répondit d'une voix rogue.
- Ouais, qu'est ce que c'est ?
- Frédéric Mignot, de la mission de réinsertion. Je suppose que personne ne vous attend.
Rachid se raidit. Il n'avait pas trente ans dont dix années passées derrière des barreaux et il avait appris à se méfier de toutes les associations d'aide aux détenus. L'homme lui montra une voiture garée non loin de là.
- Si vous voulez nous pouvons aller prendre un café pour discuter un peu.
- J'ai rien à dire.
L'homme sourit comme s'il s'attendait à cette réponse.
- Je ne vous demande rien. Je vous propose seulement quelques solutions d'attente, le temps que vous vous retourniez.
Rachid les yeux perdu dans l'immensité bleue du ciel murmura.
- Un café, pourquoi pas ... ça fait une éternité que j'ai pas bu un véritable expresso ...
- Et bien c'est une bonne occasion.
Rachid se réveilla avec un terrible mal de crâne. Il voulut se relever mais sa tête heurta un montant métallique. Il observa d'un oeil inquiet les alentours l'esprit brumeux. Il se trouvait dans un square désert, allongé sur un banc sous un platane dénudé.... Il savait qu'il n'avait pas bu d'alcool. Il n'en buvait plus depuis plusieurs années. Pourtant il avait la même impression de gueule de bois... Une douleur terrible taraudait son bas ventre.... son sexe durci déformait son pantalon.
Derrière le grillage du square il entendit des rires d'enfants. Un voile rouge passa devant ses yeux.
La voiture de police se gara au pied de l'immeuble en construction. Deux inspecteurs en jaillirent pistolet au poing. Ils montèrent quatre à quatre l'escalier de béton qui grimpait vers les étages. Arrivés sur le toit terrasse encombré d'engins de chantier, ils hésitèrent un instant. Rachid Rabbah se tenait prostré au milieu des gravats et des poutrelles de béton. À ses côtés le corps d'une gamine gisait inconscient. Ses vêtements arrachés et les traces de sang qui maculaient ses jambes ne laissaient aucun doute sur le sort qu'elle avait subi.
L'algérien la tête entre les bras pleurait. Il leva vers les deux policiers des yeux rougis ou se mêlaient peur et incompréhension.
- Je sais pas ce qui m'a prit ... je pouvais pas résister ...
- Lève toi.
La voix était froide, sans la moindre émotion. Rachid se leva la tête basse.
- Avance.
Rachid fit un pas, puis un autre, il se trouvait face au vide.
- Je t'ai pas dit de t'arrêter.
Il comprit que les deux hommes voulaient sa mort. Il se retourna terrorisé mais d'une petite poussée dans les reins l'inspecteur le précipita dans le vide. Le deuxième policier se tenait à côté du corps de la gamine.
- Elle est encore en vie.
- Tu sais ce que tu dois faire.
Et tandis que d'un doigt précis son accolyte bloquait l'afflux de sang vers le cerveau de la petite, il pianota sur son portable.
- Tout s'est déroulé comme prévu Messire. L'arabe s'est jetté du haut de la tour après avoir tué la gamine. J'appelle le procureur pour expliquer que nous sommes arrivés trop tard et que nous n'avans pu empêcher le drame ..... je vous rendrais compte ce soir.
Il se retourna vers son complice et fit un geste en direction du cadavre qui gisait trente mètres plus bas.
- Magne toi, il faut encore retirer l'émetteur que Mignot a planqué dans sa ceinture lorsqu'il l'a shooté. On appelera le commissariat après.
Quelques heures plus tard devant une nuée de journalistes, le commissaire divisionaire Fouchet du commissariat de Talence tenait une conférence de presse en présence du substitut du procureur.
- Rachid Rabbah était un individu fiché par nos services. Il venait de purger une peine de dix années de prison pour délits sexuel.... - le commissaire laissa s'instaurer un long silence. - Il venait d'être libéré ce matin même en bénéficiant d'une remise de peine accordée pour bonne conduite ...
Des murmures accompagnèrent la remarque. Un micro fut tendu par une jeune femme très ennervée.
- Comment l'avez vous retrouvé ?
- Nous avons réconstitué son itinéraire grace aux caméras de surveillance du boulevard. Malheureusement nous avons perdu sa trace à plusieurs reprises et lorsque nous avons réussi à localiser l'immeuble où il s'était réfugié avec la pauvre petite, il était trop tard.
La journaliste demanda.
- Est ce que cela signifie que si les caméras avaient été plus nombreuses ce drame aurait pu être évité ?
- Je ne peux pas répondre de façon aussi péremptoire mais disons que c'est très probable. En Grande Bretagne ce genre d'affaire devient de plus en plus rare. Nous ne pouvons pas nier une relation de cause à effet entre la diminution des crimes et la multiplication des caméras.










